"LA CULTURE EN PARTAGE" avec
Frédéric MORIN architecte-conférencier

Histoires d'Architectures bioclimatiques

La maison Manouchehri à Kashan, vers 1736
l'adaptation de l'architecture traditionnelle en Iran au climat désertique : une belle exploitation des maigres ressources en eau combinée à des espaces de vie ingénieusement conçus
Une architecture bioclimatique avant la lettre

Voici une partie du diaporama proposé par Frédéric Morin, architecte-conférencier, pour préparer l'adaptation de nos maisons face au réchauffement climatique, par un intelligent usage de l'eau pour la capter, la conserver et l'utiliser plusieurs fois à plusieurs usages différents.

Ces architectures traditionnelles peuvent inspirer nos choix face aux enjeux climatiques qui vont marquer les décennies à venir. Avec des températures de plus en plus élevées et un climat globalement plus continental, comment assurer le confort tout en diminuant le coût énergétique d'exploitation des espaces de la vie des humains toujours plus nombreux ?

conférence de Frédéric Morin sur l'architecture traditionnelle bioclimatique dans les zones désertiques
  l'adaptation aux changements climatiques : les solutions traditionnelles en Iran

Dans ces régions, le rapport entre l'intérieur et l'extérieur des constructions est modelé par l'exceptionnelle dureté des condidions climatiques, sur les plateaux d'altitude généralement supérieure à 1.000 mètres. À Kashan au centre de l'Iran, (à 932m d'altitude, amplitude thermique de -23° à +47°C) la moyenne des températures hautes dépasse 30°C pendant 5 mois de mai à septembre, dont juillet au-dessus de 40°C, alors que la moyenne des températures basse descend sous 5°C durant 4 mois de novembre à février, dont 2 mois sous zéro. La pluviométrie annuelle ne parvient pas à atteindre 15 cm ! (par comparaison, cette pluviométrie est supérieure à 76 cm à Nîmes où il fait aussi chaud en été mais moins froid en hiver).
Il faut donc retenir la rare eau superficielle et capter l'eau souterraine, la conserver depuis la saison hivernale (où l'altitude fait qu'elle tombe sous forme de neige) jusqu'au milieu de l'automne suivant, l'acheminer pour la distribuer et l'utiliser plusieurs fois, en répartissant les usages entre l'irrigation des cultures, la boisson des hommes et des bêtes, l'énergie du travail des moulins (farine, textile...), le rafraîchissement des espaces de vie, maisons, jardins et hammams.
En effet, il n'y a pour ainsi dire pas d'eau en surface pour abreuver le bétail ; l'agriculture est subordonnée à l'irrigation et à l'amendement des sols puisque la vie animale est insuffisante pour les fertiliser naturellement. Si l'on considère que les constructions humaines, l'architecture, constituent un vêtement complémentaire externe dans lequel nous pouvons bouger --le chauffage nous permet de traverser l'hiver en débardeur et la climatisation de conserver notre complet-veston en plein été-- alors dans ces régions désertiques l'architecture règle non seulement le rapport entre l'intérieur et l'extérieur mais aussi celui entre dessus le sol et dessous le sol, entre « en surface » et « sous-terre ».

conférence sur l'architecture traditionnelle bioclimatique dans les zones désertiques

Au cours des siècles, d'ingénieux dispositifs techniques et des espaces particuliers ont été développés et permettent de vivre (frugalement) dans des régions particulièrement inhospitalières suivant nos critères européens. Les qanats (foggaras au Maghreb = systèmes de puits et tunnels souterrains) captent l'eau des nappes phréatiques pour la conduire, à l'abri de l'évaporation, là où elle est vitale. Toutes ces architectures traditionnelles ont des espaces souterrains, les sirdab arabes ou sardab iraniens. L'évaporation de l'eau en profondeur y est en Iran accélérée par des tours à vent (badghirs) pour renouveler l'air en profondeur en apportant un air sec qui peut se rafraîchir en absorbant l'humidité souterraine et corrélativement des calories.
Nous allons voir ensemble comment, avec des matériaux limités à la brique ou l'adobe et aussi peu de bois que possible, la tradition a mis au point des espaces et des techniques ingénieux, très simples et durables, pour vivre dans des conditions climatiques extrêmes.


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : courtyard under snow


La maison Manouchehri à Kashan, vers 1736 :
La maison Manouchehri à Kashan a été construite dès l'époque safavide aux XVIe et XVIIe siècles en même temps que le Jardin Fin, mais elle a été partiellement détruite par le tremblement de terre de 1778.
Elle a été reconstruite durant la période kadjar à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècles, mais a fini par tomber en ruines. La perte de sa valeur a permis sa restauration en 2008-2010 par les architectes Akbar Helli et Shahnaz Nader, restauration valorisée par une nomination au Agha Khan Award for Architecture en 2016. C'est la raison pour laquelles les documents graphiques, plans et coupes, sont disponibles...


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736

La maison a été transformée en un hôtel complété d'activités de présentation des Arts et Traditions Populaires orienté vers les activités du textile qui faisaient autrefois la célébrité et la richesse de la ville de Kashan et de ses habitants : les Manouchehri comptaient parmi ces riches négociants.
La maison ne comporte qu'une seule cour aménagée d'un bassin central longitudinal bordé par deux banquettes d'arbres, cour sur laquelle s'ouvrent les espaces d'été au Sud et d'hiver au Nord. Cette vue nocturne du Sud de la cour permet de voir les intérieurs (invisibles de jour) et de constater que la maison dispose d'importants développements en sous-sol :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736

Les données climatiques de Kashan expliquent ces développements en sous-sol. L'amplitude thermique va de -23°C en hiver jusqu'à 47°C en été alors que la température moyenne du sous-sol varie peu, entre +10°C et +18°C suivant les profondeurs. On peut donc considérer qu'en hiver la terre est toujours plus chaude et confortable que l'air, et qu'en été la terre est toujours plus fraîche et confortable que l'air.
L'examen des moyennes mensuelles hautes et basses confirme ce diagnostic. La moyenne mensuelle des maximales dépasse 35°C durant 4 mois de l'année, et celle des minimales reste sous 5°C durant 4 autres mois :


Kashan données climatiques / climate data

On entre dans la maison Manouchehri par le Sud comme par le Nord, via deux corridors et espaces-tampon : on ne débouche pas immédiatement sur la cour ni dans les quartiers privés. Le plan exprime, par la simple répartition des espaces autour de la cour, l'attention apporté à la gestion du confort. La partie plus chaude, préférée en hiver, est moins importante au Nord de la cour que celle plus fraîche, préférée en été, qui se développe davantage au Sud de la cour, en s'ouvrant sur celle-ci par un iwan, un porche dans lequel le soleil ne pénêtre pour ainsi dire jamais :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736, plan du rez-de-chaussée = niveau principal

Le plan de l'étage montre que beaucoup de pièces sont à double-hauteur. Les terrasses supérieures sont traditionnellement utilisée pour y dormir en été, alors que deux chambres sont ménagées de part et d'autre de l'iwan sud comme en écho aux deux chambres de part et d'autre de la pièce d'hiver :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736, plan de l'étage

La coupe ouest-est regarde vers le Nord et montre la façade de la zone d'hiver :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736, section ouest-est

La façade de la zone d'hiver est bien ensoleillée :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736, façade de la zone d'hiver bien ensoleillée

La section nord-sud montre l'importance de la zone estivale au Sud par rapport à la zone hivernale ensoleillée au Nord. Cette dernière est implantée en hauteur par rapport à la cour ; elle est précédée d'une terrasse surélevée qui permet de se tenir dehors l'hiver sans se glacer les pieds. Dans sa salle de réception s'ouvre un sardab peu profond qui peut recevoir le soleil de midi en hiver et améliorer le confort apporté par la chaleur de la terre.
Au contraire, la partie sud est plus profondément enterrée, à 10m, et offre de grands volumes souterrains qui ne sont fermés depuis la cour que par des claustras ou moucharabieh. L'aération de ce sardab est assuré par une tour attrape-vents, un bagir ou badghir qui fonctionne en permanence. Un iwan complète les espaces de réception à l'étage principal ; il permet à l'air chaud de s'accumuler en hauteur pour s'échapper par thermo-siphon naturel. Ce même principe joue avec la tour à vent, dont une face est toujours chauffée par le soleil, ce qui fait monter la colonne d'air intérieure et crée une dépression en partie base qui aspire l'air humidifié du bassin dans le sardab.
Voilà comment on organise la climatisation naturelle :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736, section nord-sud

Le plan des parties souterraines montre que chaque pièce principale donne accès à un sardab. Celui-ci est plus développé au Sud dans la partie confortable et ombragée en été ; son efficacité est complétée par une tour à vent bagir qui n'est pas dessiné :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736, plan des parties souterraines

L'invention la plus remarquable est certainement celle des « tours attrape-vents » (wind-catchers) appelées baghirs ou badghirs ou bagirs. Ces tours permettent de faire circuler l'air dans les profondeurs des salles souterraines et d'y assurer une climatisation naturelle par l'évaporation de l'eau d'un bassin souterrain : l'évaporation d'un liquide absorbe des calories et ainsi « produit du froid ».
Le sardab est donc associé à une tour attrape-vent baghir et si possible à un qanat pour assurer une climatisation écologique traditionnelle efficace tant en été qu'en hiver. Notez que l'efficacité du dispositif ne dépend pas des formes de l'architecture mais de la disposition des espaces et de l'ingéniosité des équipements :


architecture bioclimatique = Iran : principe de fonctionnement du sardab associé à une tour attrape-vent et à un qanat pour assurer une climatisation écologique traditionnelle

Les toits de la maison Manouchehri sont protégés par un carrelage de terre cuite qui couvre les coupoles et les lanternons. Notez le chanfrein aménagé au sommet des badghirs qui met en valeur le couronnement en encorbellement :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : les tours-attrape-vents sur les toits

La cour de la maison Manouchehri au début des travaux de réhabilitation en 2008 :


Kashan maison Manouchehri vers 1736

La cour de la maison Manouchehri en 2010 à l'issue des travaux de réhabilitation conduits par les architectes Akbar Helli et Shahnaz Nader :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736

L'iwan sud s'ouvre vers le Nord ; sa terrasse à double hauteur est toujours ombragée :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : façade extérieure de l'iwan sud

Au fond de l'iwan sud se trouve la pièce de réception d'été, tout naturellement à double hauteur :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : façade intérieure de l'iwan sud

La pièce de réception d'été est entourée d'une galerie, à double hauteur :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736

architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736

architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736

Les intérieurs des pièces de réception d'été, à double hauteur, sont de nuit visibles depuis la cour, ainsi que leurs sardab respectifs qui s'ouvrent également sur la cour en-dessous des terrasses :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : la cour de nuit

architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : l'ouverture du sardab sous la terrasse de l'iwan

Un exemple de sardab dans d'autres maisons de Kashan, les maisons Tabatabaï et Ameriha :


bioclimatique fluidité des espaces : Kashan maison Tabatabaï sardab

bioclimatique fluidité des espaces : Kashan maison Ameriha sardab ensoleillé l'hiver vers midi

architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Tabatabaï sardab

Façade de la salle de réception latérale à sept portes et fenêtres et accès à son sardab souterrain :


bioclimatique fluidité des espaces : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : de nuit, les sept portes et fenêtres de la facade de la salle de réception latérale

Façade intérieure et espaces intérieurs illuminées l'après-midi de la salle de réception latérale, dont le sardab en sous-sol est ventilé par deux bagirs, l'un en dépression aspirant l'air apporté par l'autre en surpression :


bioclimatique fluidité des espaces : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : les sept portes et fenêtres de la facade intérieure de la salle de réception latérale

architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : salle de réception latérale

architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : salle de réception latérale

architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : courtyard under snow

architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : la cour de jour

Une des chambres de l'hôtel :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : une des chambres à coucher de l'hôtel

architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : le balcon de l'une des chambres à coucher de l'hôtel

architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : vue depuis l'une des chambres à coucher de l'hôtel

L'une des pièces de réception traditionnelle « qa'aa » (en arabe = triconque) a été transformée en grande chambre :


architecture bioclimatique = fluidité des espaces entre dedans et dehors : Kashan maison Manouchehri vers 1736 : l'une des pièces de réception traditionnelle <i>« qa'aa »</i> (en arabe = triconque) a été transformée en grande chambre

Présentation de métiers à tisser traditionnels de Kashan :


Kashan maison Manouchehri vers 1736 présentation de métiers à tisser traditionnels de Kashan

Kashan maison Manouchehri vers 1736 présentation de métiers à tisser traditionnels de Kashan



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complété et mis à jour le 8 juillet 2020
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Shiraz sardab public jouxtant le mausolée de Saadi
sardab public

KASHAN Fin Garden
Kashan jardin de Fin par Shah Abbas 1er (1571-1629) complété sous les Kadjars au XIXe siècle
Shah Abbas av. 1629

ISPAHAN Hast Behesht
Ispahan palais Hasht-Behesht en 1669 par Suleiman Ier (1666-1694)
Suleiman 1er 1669

KASHAN Manouchehri
Kashan maison Manouchehri vers 1736
vers 1736

YAZD Dolat Abad
Yazd jardin et palais Dolat Abad vers 1750 par le régent Karim Khan Zand (1760-1779)
Karim Khan Zand v. 1750

TABRIZ Bazaar
Tabriz Bazaar reconstruit après le tremblement de terre de 1778 sous Karim Khan Zand (1760-1779)
Karim Khan Zand 1779

SHIRAZ hammam Vakil
Shiraz Hammam Vakil sous Karim Khan Zand (1760-1779)
Karim Khan Zand av. 1779

KASHAN maison Ameriha
Kashan maison Ameriha avant 1779 par Agha Ameri, gouverneur zandide de Kashan
Agha Ameri av. 1779
KASHAN maison Abbasi
Kashan maison Abbasi vers 1794 par Agha Abbasi, riche marchand de verre
Agha Abbasi 1780-1800
KASHAN maison Tabatabaei
Kashan maison Tabatabaei construite pour Jafar Tabatabaei riche marchand par l'architecte Ustad Ali Maryam vers 1840
Ustad Ali Maryam 1840-1880
KASHAN maison Boroudjerdi
Kashan Boroudjerdi ou Borujerdi construite pour la fille de Jafar Tabatabaei mariée à Mehdi Borujerdi riche marchand de tapis par l'architecte Ustad Ali Maryam vers 1857
Ustad Ali Maryam 1857

Kashan Bazaar
Kashan Bazaar Khan Timche-ye Amin od-Dowleh construit par l'architecte Ustad Ali Maryam en 1863
Ustad Ali Maryam 1863

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Nassereddine Chah v. 1870


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LA CONCEPTION MUSULMANE DE L'ARCHITECTURE
  La notion musulmane de l’espace privilégie un espace intermédiaire
  entre les espaces intérieurs et extérieurs : « ENTRE DEDANS ET DEHORS ».
  L’aboutissement de l’art des architectes musulmans ne serait pas la conception des volumes, 
  mais résiderait plutôt dans la manière de ne pas fermer l’espace.
conception musulmane de l'espace


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